Le CNRS
Accueil SHS
Autres sites CNRS
 
Diasporas, N° 2, Langues dépaysées

René Domerque, La parole de l’estranger. L’intégration des étrangers dans un village du Midi 1900-1960, L’Harmattan, 2002



Anny Bloch-Raymond




Texte intégral :

1La parole de l’estranger est la suite d’une étude sociologique entreprise sur le changement vécu dans les sociétés paysannes du Gard, entre plaine languedocienne et montagne cévénole, par le sociologue René Domergue.
Cette enquête de terrain s’intéresse plus spécifiquement à l’accueil des différentes vagues d’immigrés, les gens de la montagne, Gavots et Raious, et les gens d’Espagne et d’Italie qui arrivent en Languedoc comme ouvriers agricoles, maçons et saisonniers. Ils ont émigré, avant 1914-18 pour les gens de la montagne, 1920-1930 pour les Italiens, ou Babis, et les années 1950-1960, pour les Espa¬gnols, les manje tomatas ou manja-merluças (mange-morues).
Entamée en 1998, plus de trente ans après l’arrivée des derniers migrants, l’enquête réveille la mémoire des témoins, de l’ancienne ou de la plus jeune génération des migrants ou des habitants. Elle procède à une reconstruction croisée des souvenirs des gens d’ici et des gens d’ailleurs.
Le propos de l’auteur est de faire parler les différences à travers la langue occitane. Travail de mémoire mais aussi travail de restitution et de valorisation de la langue. Et cette dernière ne «mâche» pas ses mots à propos des étrangers. L’on découvre en effet les différents répertoires de l’occitan vis à vis de l‘étranger.
La surprise est grande. Dans les villages viticoles comme celui de Montpezat ou des environs comme Aimargues, Quissac ou Sommières, qui apparaissent de prime abord affables, la dureté, l’intolérance, voire la xénophobie imprègnent aussi les rapports sociaux.
Ces différences existent aussi bien dans le regard porté sur les étrangers au travail, dans les pratiques alimentaires, vestimentaires, les modes de vie que dans les stratégies matrimoniales. Déconvenue, souffrance, honte aussi des étrangers. Ils ont beaucoup travaillé pour gagner leur vie, pour que leurs enfants soient intégrés et au niveau des autres, et se sentent actuellement partie intégrante des villages.
Cela ne s’est pas fait sans peine. Et les anciens migrants se souviennent de la manière dont on les qualifiait, des incompréhensions dues à la langue et aux habitudes respectives.
L’auteur connaît son monde mais par son enquête, il le redécouvre. Il a vécu au village, parle l’occitan et sa famille y réside depuis plus de trois générations.
Il est à la fois acteur et observateur de ce travail et signale les dangers de cette proximité du terrain, proximité qui rend son travail un brin nostalgique.
Il observe trois grandes catégories d‘étrangers dont chacune a ses caractéristiques, rapporte leurs paroles et celles des villageois à leur encontre.
Cette étude insiste sur le fait qu’il ne faut pas être de loin pour être étranger. On découvre que même ceux venus des Cévennes, les Gavots ou les Raious sont d’ailleurs, dailai et objet d’opprobre. Ils font un travail grossier, « son pas gaire finassiérs », (guère méticuleux), ils ne sont guère propres ; ils ont comme dans toute économie montagnarde gardé des habitudes d‘épargne, de dur labeur, « totjorn ne rintra, jamai ne’n sort » (toujours il en rentre, jamais il en sort) ; leur rythme de travail est différent de celui du village. « Anavan plan mai, s’arrestavan pas, dau matin au ser » (ils allaient doucement mais s’arrêtaient pas du matin au soir). En fait, on les perçoit plus travailleurs que les gens d’ici. Bien sûr dans ce regard, la globalisation s’impose. L’individu en tant que tel existe peu.
Et puis sont venus les Italiens, les Babis, qui comme tous les étrangers sont trop nombreux; ils arrivent avant la guerre dans les années 1930 et surtout après la guerre. Des Italiens, tu en as «boudre ». La langue ne s’acquiert que lentement. On leur reproche d’escarougner le français (écorcher). Pourtant, selon leurs origines, ils comprennent le patois local mais pas toujours. « Ils parlent comme des vaches espagnoles et ne mangent pas tomates et nouilles comme nous ».
L’insulte est « manja tomate », « manja macaronis » même si la réalité est autre car souvent, c’est la polenta qui est la base alimentaire. On le sait, les stéréotypes ne s’encombrent pas de la réalité. Le mépris est parfois partagé. Les gens d’ici eux ne savent pas cuire les nouilles « al dente », répondent les Italiens.
La reconnaissance sociale et l’intégration se fait par le travail « Eran de borréls » (des bourreaux de travail). Et ils savent travailler le bois, sont bûcherons ( bouscatiers ), carriers, apportent des techniques de plâtre et de crépi qui ne sont pas connues dans la région.
L’intégration se fait aussi par les enfants qui maîtrisent le français mais se font traiter dans les années 50-60 de « sale babis ». Les femmes aident à l’intégration par leur travail dans la vigne où elles coupent les sarments et préparent les repas durant le battage. Les enfants travaillent très tôt et sont tenus très rigoureusement par la famille. Ils n’ont pas droit aux couillonnades des jeunes de leur génération.
Même si des rapports de voisinage dans les mêmes classes sociales sont possibles entre petits propriétaires et ouvriers, les relations ne sont pas sans problèmes. Jusqu’aux années 1960, il arrive que l’on parle de « Aquela cacibralha de babis » (cette racaille de babis) comme d’un homme « de bon poil bonne bête » surtout s’il cherche à se marier avec des femmes d’ici.
En cas de mariages mixtes, René Domergue souligne que l’intégration se fait par l’infériorité de la culture de l‘étranger ou par la nécessité d’oublier les difficultés d’intégration. Un véritable refoulement.
On retrouve chez les immigrés venant d’Espagne les mêmes difficultés pour s’intégrer. «II a fallu serrer les dents». Pour autant les femmes, laveuses, sont bonnes ménagères et tiennent leurs enfants propres. « Fargates », elles gagnent l’estime.
Il reste dans le regard des gens d’ici, une difficulté à accepter les différences, les décalages, les femmes qui prennent le deuil plus longtemps et comme toujours les habitudes culinaires qui restent sur plusieurs générations comme l’usage de l’huile d’olive qui encarogne (qui sent mauvais).
On pourrait penser qu’Espagnols comme Italiens se retrouvent à l‘église avec les gens d’ici. Non, ils ne sont souvent pas comptés, ils sont passés « à la raque ».
Il a fallu beaucoup de perspicacité et une longue relation de confiance avec ses informateurs pour que René Domergue puisse recueillir leurs paroles. Cet ouvrage constitue un beau travail sur la richesse de l’occitan dans tous ses aspects pour dire le mal comme pour dire le bien. Le tableau est sans complaisance même si le regard porté sur la société villageoise de la région gardoise est plein de tendresse.
On aimerait cependant en savoir davantage sur les conditions de son enquête, son élaboration, ses questionnements et la production de la parole des anciens étrangers et des habitants du village. Comment les a-t-il rencontrés, quelles ont été les résistances? Est-ce si facile de parler de son passé quand on a été étranger ?
Autre élément, et c’est regrettable, l’auteur ne fait pas parler les étrangers entre eux. N’y a-t-il pas de relations entre les Gavots, les gens de hautes Cévennes, les Raious, ceux de plus bas, les Italiens et les Espagnols ? Quelles sont les hiérarchies ? Est-ce, comme dans de nombreux exemples d’immigration, une question de date d’arrivée des migrants, de classes sociales (la plupart sont des ouvriers agricoles) ?
Et qu’en est-il après les années 1960, avec l’arrivée d’autres étrangers ?
Mais là nous abordons une autre période, une autre immigration et peut-être l’annonce d’un futur livre.


Pour citer cet article:

René Domerque, La parole de l’estranger. L’intégration des étrangers dans un village du Midi 1900-1960, L’Harmattan, 2002 , Anny Bloch-Raymond.

Université le Mirail

Rechercher

Sur le WEB
du laboratoire



Sur le WEB du CNRS


1 visiteur(s) aujourd'hui

1100 (approx.) visiteurs cumulés

France méridionale et Espagne : histoire des sociétés
du moyen age à l'époque contemporaine
(FRA.M.ESPA)

Imprimer Contact Plan du site Credits Plug-ins